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5 septembre 2010 7 05 /09 /septembre /2010 13:01

J'achète le Monde. J'ai donc lu la lettre de Tahar Ben Jelloun, écrivain. Je vous la transmets sans faire de commentaire, vous laissant ainsi la possibilité de vous faire une opinion par vous-mêmes.


Monsieur le Président,

J'ai la chance de bénéficier de deux nationalités. Je suis Marocain et Français depuis 1991.  Je suis heureux d'appartenir à deux pays, deux cultures, deux langues et je vis cela comme un enrichissement permanent. Depuis vos déclarations de Grenoble sur la possibilité de déchoir de la nationalité française une personne qui aurait commis un délit grave, je sens ma nationalité française quelque peu menacée, en tout cas fragilisée. Non que j'aie l'intention de tomber dans la délinquance et de troubler gravement l'ordre public, mais je vis cela comme une attaque du socle fondamental du pays, sa Constitution. Et cela, Monsieur le Président, n'est pas admissible dans une démocratie, un Etat de droit comme la France qui reste malgré tout le pays des droits de l'homme, pays qui a accueilli et sauvé des centaines de milliers d'exilés politiques tout au long du siècle dernier.

Vous avez déclaré en 2004, quand vous étiez ministre de l'intérieur qu' "à chaque délit, il doit y avoir une réponse ferme. Mais celle-ci ne peut varier selon que l'on est, sur sa carte d'identité, français ou non". Le président que vous êtes aujourd'hui contredit le ministre que vous avez été. Cela m'amène à réfléchir à la fonction qui est la vôtre et à répondre tardivement au débat qu'un de vos ministres a cru bon de lancer sur la scène publique à propos de l'identité nationale.

La nationalité est une part de l'identité. Elle peut être double, comme dans mon cas. Je ne me vois pas privé de l'une des deux. Je me sentirais diminué.

Par ailleurs, aucune société n'est raciste en soi. C'est stupide et injuste de dire que "la France est un pays raciste". La France, comme tant d'autres pays, est traversée par des tendances à l'exclusion et au racisme, parfois pour des raisons idéologiques et politiques, et d'autres fois pour des raisons de malaise social, de pauvreté et de peur. Faire l'amalgame entre insécurité et immigration est plus qu'une erreur, une faute.

Le rôle d'un dirigeant politique est de décourager, voire empêcher le développement de ces tendances. Un chef d'état ne doit pas réagir avec ses humeurs et ses tripes. Au contraire, il n'est pas un citoyen qui peut se permettre de dire n'importe quoi. C'est quelqu'un qui doit peser ses mots et mesurer les conséquences qu'ils peuvent générer. L'Histoire enregistre ses déclarations, les bonnes et les mauvaises, les justes et les malvenues. Votre quinquennat sera certainement marqué par quelques unes de vos bavures langagières. N'importe quel homme insulté a le droit de réagir. Pas un chef d'état. Non pas qu'on soit autorisé à vous manquer de respect, mais vous devez vous situer au-delà du niveau du citoyen moyen. Vous êtes un symbole, porteur d'une fonction noble et exceptionnelle. Pour habiter cette fonction, pour consolider cette ambition, il faut savoir prendre de la hauteur et ne pas coller aux faits au point d'oublier qu'on est un citoyen d'exception.

Qu'il soit issu d'un parti défendant des valeurs de droite ou de gauche, le chef de l'étaa, parce qu'il est élu au suffrage universel, doit être le président de tous les Français, y compris des Français d'origine étrangère même quand le malheur casse leur destin ou les prédispose à une précarité pathogène. Or, vos récentes déclarations, dénoncées par un éditorial du New York Times et par des personnalités aussi importantes que Robert Badinter, sont le signe d'un dérapage qui, peut-être vous apporterait en 2012 certaines voix du Front National, mais vous place dans une situation difficilement défendable.

 

Monsieur le Président, je comprends votre souci sécuritaire. Vous ne trouverez personne pour défendre des voyous qui tirent sur des agents de la police et de la gendarmerie. La justice est là pour donner "une réponse ferme" à ces délits ; Ils doivent être jugés sans que leur origine, leur religion ou leur couleur de peau soient prises en compte, sinon on tomberait dans l'apartheid. Mais la répression ne suffit pas. Il faudra aller aux racines du mal et assainir de ma nère définitive la situation dramatique des banlieues.

Il est plus facile de susciter la méfiance, voire la haine de l'étranger, que le respect mutuel. Un chef d'état n'est pas un policier au statut amélioré. C'est un magistrat, le plus haut placé, donc celui devant être irréprochable dans sa conduite et dans ses paroles. Il est le garant de la justice et de l'Etat de droit. Quand, Monsieur le Président, vous promettez la déchéance de la nationalité aux délinquants d'origine étrangère qui porteraient atteinte à la vie d'un policier ou d'un gendarme, vous tenez un discours que la Constitution réfute. C'est une parole en l'air, car vous savez pertinemment que l'application d'une telle loi, si elle était votée, créerait plus de problèmes qu'elle n'en résoudrait. Ce n'était pas à vous de lancer cette menace.

Monsieur le Président, vous n'êtes pas sans savoir ce que l'ONG Transparence France a écrit dans son dernier rapport. Au cas où cela vous aurait échappé, je vous cite une de ses conclusions : "La France continue de véhiculer une image relativement dégradée de sa classe politique et de son administration publique". La France est par ailleurs classée au 24è rang sur 180 pays en ce qui concerne la corruption.

La crise économique n'est pas une excuse. La crise morale est un fait. Il revient à vous, Monsieur le Président, de rétablir l'image de la France dans ce qu'elle a de plus beau, d'enviable et d'universel, à savoir son statut de pays des droits de l'homme, pays de la solidarité et de la fraternité proclamées, terre généreuse, riche de ses différences, riche de ses couleurs et de ses épices, prouvant entre autre que l'islam est tout à fait compatible avec la démocratie et la laïcité. Pour cela, Monsieur le Président, effacez, je vous prie, de votre discours les idées malheureuses qu'un parti d'extrême droite diffuse dans le but de fermer ce pays sur lui-même, de l'isoler et de trahir ses valeurs fondamentales.

 

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Published by Le Mousquetaire des Mots - dans Langage
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commentaires

philippe 12/09/2010 06:31



c'est plus une crise de raison, la raison de la morale, mais qui peut aujourd'hui se vanter d'être exemplaire, les politique ! certainement pas... c'est eux qui ont ruiné notre pays endetté aux
environs de 72% du PIB



Le Mousquetaire des Mots 12/09/2010 08:31



Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas. Las, la raison politique l'emporte sur la raison elle-meme. Et c'est très dommageable pour tout le pays.
Tout est devenu tellement gâté que l'on court à corps perdu vers la ruine et la pourriture. En moins d'un an, le politique aura montré toutes ses limites et suscité bien du dégoût. Parce qu'il
nous enterre sous la dette que nous serons bien incapables de rembourser. Il faudrait éradiquer le principe de la notation : les pays endettés seraient moins contraints à pressurer le peuple car,
pour l'instant, ils sont seulement préoccupés par le rang qu'ils occupent sur le plan mondial. Quant à l'identité, ainsi que le dit cet écrivain, elle n'est pas que nationale, elle est avant tout
humaine. Entre la crise (qui n'est pas terminée sauf pour les banques), les procès d'intention au sujet des étrangers qualifiés de délinquants, les réformes, on ne peut pas dire que tout baigne.
L'absence de morale n'est pas l'apanage de ce gouvernement, elle est le fondement de tout politique (compromissions, clientélisme, népotisme,...). Et dire que le politique ne mise que sur ces
relations déchaînées par la prise du pouvoir... Ce n'est pas très ragoûtant.


Bon dimanche Philippe



Jean Georges 10/09/2010 20:30



Bonsoir Fred , heureux de te retrouver égal à toi même.


Quelle plume! j'en bave. Que dire après cela, je ne peux rien ajouter sur ce thème car tout n'est pas dit mais trop de détails auraient gaché cette belle lettre. JG.



Le Mousquetaire des Mots 11/09/2010 00:31



Bonsoir Jean-Georges,


Oui, une sacrée plume. Comme toi, je me suis dit qu'il n'était pas besoin d'en rajouter. On aimerait avoir ce talent, cette précision dans les termes et en
même temps cette simplicité d'expression. Dommage que ce que nous savourons ne soit pas dans les lectures préférées de sa majesté...


 



Philippe 08/09/2010 23:56



Le président sait-il lire ?



Le Mousquetaire des Mots 09/09/2010 01:38



En principe oui.



Nalou 06/09/2010 01:35



Je l'ai lu cet après midi, ma foi il n'y a pas grand chose à ajouter tout est dit ....


Amicalement Nal



Le Mousquetaire des Mots 06/09/2010 23:06



Bonsoir Nalou,


C'est d'autant mieux dit qu'il s'agit d'un homme qui vit cela de l'intérieur. La dualité de l'identité s'exprime clairement. On peut lui dire merci d'avoir
osé écrire sa pensée en termes sans grandiloquence.


Bonne nuit Nalou


Amicalement            Fred



Florentin 05/09/2010 20:32



Je suis en tous points d'accord avec les termes de cette lettre. Mais, droit dans ses bottes, le président se fout pas mal de ce genre de cocument-conseil. Il a l'oeil fixé sur les
élections de 2012 et il est prêt à toutes les compromissions pour gagner. Flattant les plus bas instincts de la population.



Le Mousquetaire des Mots 05/09/2010 23:44



Bonsoir Florentin,


En flattant les plus vils instincts, on finit par se perdre. Certes, il caresse dans le sens du poil ceux sur lesquels il croit pouvoir compter, d'où des
dissensions dans son propre camp : trop, c'est trop. Il va si loin que le retentissement de ses excès démagogico-oratoires lui sera demain encore davantage préjudiciable qu'aujourd'hui (même la
frange catho proteste). Le pire dans tout cela, c'est qu'en face, il n'y a personne de crédible. L'homme miracle existe-t-il ? Espérons-le. En attendant, continuons de protester, sinon il nous
enferrera dans une situation si pourrie qu'on ne sera pas près d'en sortir.



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